En ce moment Mon compte

Harry Partch : interview de Heiner Goebbels et Thomas Meixner

[Effervescence] le 06 juin 2016

Le 18 juin, La Villette accueille Delusion of the Fury de Harry Partch dans le cadre du festival Manifeste de l’Ircam. Pour comprendre la spécificité de cet opéra aux instruments bizarroïdes, l’équipe web reprend une interview croisée du metteur en scène Heiner Goebbels et Thomas Meixner de l’Ensemble Musikfabrik.

Dans quelles circonstances avez-vous découvert l’œuvre de Harry Partch ?
Heiner Goebbels : Je me rappelle l’effet immédiat et durable à l’écoute de ses enregistrements : un émerveillement abasourdi. Il a, d’une manière unique et inimitable, su ouvrir un espace entre la musique dite classique et la musique dite populaire, espace que j’étais bien incapable d’imaginer jusque-là.
Ma jeunesse a été baignée des Bach, Beethoven et Schubert d’une part, et les premiers disques des Beatles, des Beach Boys et de Jimi Hendrix de l’autre. Ce n’est qu’avec Partch que la musique a commencé à prendre une forme qui pouvait rendre égale justice à mes besoins charnels de pulsation rythmique et à ma curiosité pour des sons neufs, inouïs ; une musique fascinante en raison de sa non-familiarité.
Thomas Meixner : J’ai fait la découverte de l’œuvre de Harry Partch au cours de mes études de percussion classique. Pour moi, qui suis à la fois instrumentiste et facteur d’instruments, ce fut une expérience marquante.

Pourquoi monter Delusion of the Fury aujourd’hui ?
Heiner Goebbels : En tant que directeur de la Ruhrtriennale - International Festival of the Arts 2012-2014, j’ai voulu me concentrer sur les productions de théâtre musical rarement vues : qui n’ont aucune chance d’entrer au répertoire d’une maison d’opéra, mais qui jouent à mes yeux un rôle important dans les évolutions potentielles du genre.
Thomas Meixner : L’accès à ces instruments était jusqu’ici extrêmement restreint et leur transport était à la fois malaisé, rare et risqué.
Heiner Goebbels : Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir trouvé l’Ensemble Musikfabrik, capable de recréer les merveilleux instruments de Harry Partch. Pendant une année entière, les musiciens ont appris avec enthousiasme à jouer de ces instruments.

Comment Harry Partch abordait- il la facture et l’invention de nouveaux instruments?
Heiner Goebbels : C’est l’affaire de toute une vie, et il est probablement impossible de distinguer ses recherches instrumentales de son processus compositionnel. L’une de ses principales motivations était certainement que sa musique était impraticable sur l’instrumentarium classique existant.
Thomas Meixner : Sa démarche consistait en partie en la reconstruction et la conversion d’instruments existants, pour obtenir une nouvelle fonction adaptée à la scène. On peut ainsi considérer sa kithara 1 comme douze guitares placées à la verticale l’une derrière l’autre, mais l’apparence de cette énorme lyre fabriquée de A à Z à partir de rien, est absolument unique.

Quel rôle ses instruments jouent-ils dans sa musique?
Heiner Goebbels : Partch accordait une grande importance à l’esthétique visuelle de ses instruments. Il était conscient de l’impact qu’avait leur seule présence sur scène, rendant tout autre décor ou dispositif scénique superflu.
Thomas Meixner : Dans sa volonté d’étendre les possibilités de ses instruments, il changeait constamment le design de certains. Son harmonic canon a ainsi gagné 44 cordes, et chacune de ses expériences pour réarranger ces instruments avait bien évidemment un impact important sur le processus compositionnel.

Comment avez-vous procédé à la recréation de ces instruments ?
Thomas Meixner : Partch construisait d’abord l’instrument avant d’en déterminer le résultat sonore, pour enfin composer avec lui. Faire le chemin inverse, des années après, fut pour le moins ardu : cela m’a réservé quelques mauvaises surprises, me forçant parfois à tout recommencer. Je n’exagère pas lorsque je dis que j’y ai travaillé pendant deux ans et demi, sans interruption, sept jours sur sept et de 16 à 18 heures par jour.

Ces instruments nécessitent-ils un soin particulier ?
Thomas Meixner : L’accord de certains peut prendre des semaines – surtout lorsqu’on veut pouvoir les jouer sur l’échelle de 43 micro-intervalles conçue par Partch ! D’autres ont nécessité une attention très importante, comme le bamboomarimba (Boo), qui a été pour moi comme une malédiction. Le bambou réagit en effet si fortement à la moindre variation climatique, que, pendant longtemps, j’ai dû, avant chaque répétition ou représentation, vérifier si certains tubes ne s’étaient pas déchirés, ce qui arrivait quasi quotidiennement. Cela représentait deux ou trois heures de travail pour redonner à l’instrument un état acceptable, jusqu’à ce que je trouve une solution plus pérenne.

Delusion of the Fury est emblématique de la philosophie artistique et musicale de Partch : quelle place a-t-elle selon vous dans l’Histoire de la musique ?
Heiner Goebbels : Ce n’est qu’en travaillant sur Delusion of the Fury que j’ai vraiment pris conscience de la complétude de l’approche artistique de Partch : non seulement il invente un éventail varié d’instruments ainsi qu’un système musical d’une grande complexité, mais il redéfinit aussi sans compromis l’espace théâtral, la lumière, la mise en scène, les mouvements du corps, la relation entre les musiciens et les acteurs, les disciplines classiques et la division du travail.

Propos receuillis par Jérémie Szpirglas, journaliste et écrivain, extraits de l'article "Rebâtir l’utopie, un entretien croisé paru dans l’Etincelle #15, le journal de la création à l’Ircam.

Crédit photo : Wonge Bergmann

Ne le gardez pas pour vous

Partagez cet événement sur les réseaux sociaux

À découvrir