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Milo Rau - Mouvement brésilien des paysans sans-terre - Antigone in the Amazon
© Kurt van der elst

Saison 2023|24

Entretien de Milo Rau par Vincent Théval

Antigone in the Amazon s’inscrit dans un projet plus vaste, Trilogie des mythes anciens. Pouvez-vous nous le présenter ?
Milo Rau : C’est une trilogie basée sur des mythes de l’Antiquité, avec un film basé sur le Nouveau Testament, que j’ai réalisé en Italie du Sud, et deux pièces : Oreste à Mossoul, que nous avons montée à Mossoul, et Antigone in the Amazon au Brésil. L’idée était de s’inscrire dans le contexte du monde d’aujourd’hui mais aussi de faire de l’art une « microécologie », c’est-à-dire créer quelque chose qui est plus grand et plus durable que la pièce elle-même : à Mossoul, nous avons créé une école de cinéma et en Italie du Sud, nous avons lancé une nouvelle marque de tomates, distribuée dans une centaine de magasins en Europe. Au Brésil, avec le Mouvement des paysans sans terre, nous avons fait une campagne et continuons de collaborer ensemble. Cette trilogie est un endroit où j’essaie de lier l’activisme et l’art.

Quels liens établissez-vous entre Antigone et la situation au Brésil ?
M.R : Le premier, c’est la lutte entre la société traditionnelle (Antigone) et le capitalisme illuminé (Créon). C’est une problématique très vive au Brésil et plus encore en Amazonie, qui est comme une frontière avec le capitalisme global, peut-être la seule qui existe encore. Le Mouvement des paysans sans-terre est le plus grand mouvement d’Amérique latine et peut-être de la planète, comparable en nombre à la population de la Belgique, comme une nation dans la nation. Je viens de lire Les Perses d’Eschyle, où un empire est confronté à une petite société de citoyens et citoyennes qui a décidé de s’appeler « nation » et de se défendre. C’est ce que fait la société civile dans le Mouvement des paysans sans-terre. Mais une autre chose était importante : la question des corps disparus des activistes.

Au début d’Antigone, il est question de Polynice, ce frère qui n’est pas enterré, la source du conflit. Or, il y a eu un massacre au nord du Brésil, sur le trajet de la route transamazonienne, qui traverse la forêt, et nous avons créé le choeur avec les survivants et survivantes de ce massacre. Il y a là une identification logique et politisée entre ce que la tragédie raconte et ce qui s’est passé au Brésil. Antigone a un caractère universel, c’est pourquoi c’est l’une des tragédies les plus jouées : on peut l’adapter à nos vies personnelles, à notre société, à n’importe quelle lutte identitaire, économique ou politique.

Comment ce projet a-t-il pris forme ?
M.R : Cela nous a pris quatre années, en raison du Covid, et nous en racontons un peu l’histoire au début de la pièce. Nous nous sommes rendus au Brésil une première fois en 2019, à São Paulo, pour jouer des pièces qui ont été interdites. Là, nous avons été approchés par le Mouvement des paysans sans-terre, qui nous a proposé de travailler ensemble. Ils ont une très belle branche théâtrale, créée par Augusto Boal, inventeur du Théâtre de l’Opprimé et figure mythique du théâtre en Amérique latine, mort en 2009.

Avec son dramaturge, nous avons décidé ce que nous voulions faire : Antigone, dans cette région au nord. Au moment où nous nous y sommes rendus, le Covid a commencé. Nous sommes donc rentrés chez nous et avons repris le travail fin 2020, avec des répétitions à Gand. Mais la crise du Covid s’est prolongée et nous n’avons pas pu retourner au Brésil avant le printemps 2023, pendant deux mois, après plusieurs étapes de réécriture.

Comment avez-vous travaillé avec les activistes du Mouvement des paysans sans-terre ?
M.R : Nous avons monté beaucoup d’ateliers. Pour le Mouvement des paysans sans-terre, l’art fait partie de la vie quotidienne, de la lutte politique. Ils vivent ensemble vingt-quatre heures par jour et sept jours par semaine, c’est une collectivité. C’est là que j’ai à nouveau compris l’idée du choeur,si important dans la tragédie grecque. Le corps collectif est basé sur la liberté de chaque individu qui le constitue. Si on travaille avec le Mouvement des paysans sans-terre, on va discuter toutes les décisions pendant des heures. Mais quand on a décidé, on le fait ensemble. C’est une très belle façon de travailler. Il y a des mouvements indigènes, d’autres plutôt marxistes, d’autres identitaires ou LGBTQIA+, des intellectuels petits-bourgeois des villes comme vous et moi… 

Et tout ceci compose le mouvement, ce qui rend difficile et longue chaque prise de décision. Cela m’a beaucoup plu, qu’on prenne ce temps. En Europe, on est dans la vitesse, dans une machine très réglée. Là, nous avons vécu ensemble dans un campement sur une plantation occupée. C’est un temps de création aristotélicien : on est ensemble jusqu’à ce qu’on ait fini. Si ça prend quatre années, ça prend quatre années.

Cet aspect collectif touche-t-il aussi l’écriture du texte ?
M.R : Toujours dans mon travail : la création et la création du texte, c’est la même chose. Bien sûr, dans cette trilogie, il y a un mythe à la source. Sophocle comme la Bible, ce sont des textes très cristallins, que l’on peut changer sans que cela s’entende. Avec Antigone, dès qu’on utilise la phrase « Il est des choses monstrueuses, mais rien n’est plus monstrueux que l’humain », on sait déjà très clairement où l’on est et on a ensuite une grande liberté. Je trouve extrêmement important, dans le processus de création, que le texte soit recréé. Dans le manifeste de Ganz (écrit par Milo Rau pour le NTGent, ndr), une ligne dit même : « il est interdit d’utiliser le texte ». Sinon, on ne peut pas commencer à travailler. Si on utilise un texte tel quel, où est la décision de créer ? Je peux même changer la Bible, c’est une appropriation. C’est d’ailleurs comme ça qu’on aborde la religion au sein du Mouvement des paysans sans-terre, en s’appropriant la Bible. En Europe, on a une tradition du texte qui est très forte. Au Brésil, le texte est avalé et ce qui sort est complètement différent.

L’actrice et activiste brésilienne Kay Sara devait jouer Antigone sur scène mais elle y a finalement renoncé et vous avez choisi de ne pas la remplacer. Pourquoi ?
M.R : Cela ressemble à un renoncement qui s’inscrit dans une absence de presque tout le monde. Nous avons sur scène deux Brésiliens et deux Européens et tout le reste passe par le support vidéo. Kay Sara est très présente, comme le choeur, en vidéo. Nous avons travaillé pendant quatre ans ensemble, nous avons écrit des discours, filmé, mais quand elle est arrivée en Europe, il lui est apparu très clairement que ce n’était pas sa place. J’ai accepté cela comme je le fais toujours avec ce type de décision. Pour moi, ce n’est pas un problème si quelqu’un ne monte pas sur scène. Je crois que le fétichisme de la présence sur scène est mauvais, tout comme le fétichisme de la première ou du moment de la représentation. Tout cela doit être pensé plus largement : ce qui reste après le travail est plus grand que l’oeuvre, qui n’est qu’une entrée dans une histoire, dans une grande campagne interculturelle, économique, propagandiste ou simplement humaine.

Propos recueillis par Vincent Théval, août 2023

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