En ce moment Mon compte

JOHN : entretien avec Lloyd Newson

[Coulisses] le 02 novembre 2015

Du 9 au 19 décembre, la compagnie DV8 Physical Theatre présente JOHN à La Villette, dans le cadre du Festival d’Automne et en partenariat avec le Théatre de la Ville. Entretien avec le chorégraphe et metteur en scène Lloyd Newson par Laura Cappelle.

Comment développe-t-on un projet comme JOHN?
Lloyd Newson : Le travail de recherche prend environ neuf mois. Nous avons envoyé trois chercheurs dans un sauna gay, et ils ont tout simplement abordé les hommes présents pour discuter avec eux. Beaucoup n’ont pas voulu être interviewés, d’autres ont répondu mais ne sont finalement pas venus à l’entretien. Le travail d’édition des interviews est ensuite très long : on élimine progressivement celles qui sont moins intéressantes, moins complexes… Au final nous avons gardé six personnages, dont John. [...]

Comment John s’est-il imposé comme personnage central ?
Lloyd Newson : Nous avons vu 50 hommes, avec des histoires extrêmement diverses, mais celle de John m’a tout de suite semblé hors du commun. Je l’ai vu huit fois au total, pour des entretiens qui duraient entre deux et quatre heures. Il a eu une enfance extrêmement difficile, il vient d’un milieu populaire, et il est rapidement pris dans un cycle de délinquance. Il a 65 délits à son actif, 28 condamnations, il commence à se droguer, dort dans un parc pendant des années, va en prison pour un crime, essaie de réformer sa vie et alors… Il rencontre ces hommes. Il veut changer, se racheter. À un moment, il m’a dit : “je veux être normal”. Le fil rouge, pour lui comme pour les autres, c’est cette quête constante.

Je me suis énormément identifié à John, pas à son penchant pour la drogue ou à ses crimes, évidemment, mais je comprends la frustration qu’il ressent à l’égard du monde. Je ne fais plus partie des classes populaires, mais j’en viens – mon père travaillait dans une mine de charbon, ma mère était femme au foyer. Tous les deux ont quitté l’école à quinze ans. [...]

Pourquoi conserver une place centrale au sauna gay et à ses personnages propres dans le contexte de la vie de John ?
Lloyd Newson : Parce que sa sexualité est une autre question intéressante sur le plan sociologique. Les gens ont parfois vu la pièce comme une soirée en deux parties, mais pour moi, il s’agit d’une seule et même histoire. Il y a beaucoup de débats autour de la dimension innée ou acquise de l’homosexualité. Il est possible que l’on ne puisse pas changer sa sexualité, mais la capacité de mutation sur une vie est très importante. John a connu beaucoup de femmes, il a été marié, il a un enfant – mais il atteint également un point où il réalise qu’on peut être gay et convenable, ce qui n’était pas du tout évident dans son milieu social d’origine. Il s’agit de quelqu’un qui a mis très longtemps à accepter sa sexualité. [...]

Le vrai John a-t-il vu la pièce ? Comment a-t-il réagi ?
Lloyd Newson : Nous invitons tous les enquêtés qui le souhaitent à venir ensuite voir la pièce – c’est peut-être le test ultime d’avoir un enquêté dans le public. John est venu la voir cinq fois. La première fois, je lui ai demandé de s’asseoir près de l’allée, pour qu’il puisse sortir si jamais le spectacle ne lui plaisait pas. A la fin je l’ai vu traverser très vite le foyer, j’étais inquiet, mais il était en fait très ému, il avait pleuré pendant le spectacle. Il a trouvé que le spectacle représentait complètement sa vie, et a amené par la suite ses amis, des membres de sa famille…
Et la pièce se poursuit, en un sens – la vie de John et des autres personnes représentées continue. Même si on ne les apprécie pas, on ne peut pas ignorer leur expérience. C’est aussi pour cela que je ne passe pas par la fiction, que je me suis lassé à un moment donné des œuvres fictionnelles. Que l’on aime mon travail ou pas, il est vrai. [...]

Propos recueillis par Laura Cappelle pour le Festival d’Automne à Paris
Crédit photo : Hugo Glendinning

Ne le gardez pas pour vous

Partagez cet événement sur les réseaux sociaux

À découvrir