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Interview de Romeo Castellucci

[Tête-à-tête(s)] le 11 décembre 2014

Du 9 au 14 décembre, Roméo Castellucci présente sa toute dernière création dans le cadre du Festival d’Automne. Rencontre avec le metteur en scène italien qui nous parle de sa scénographie du "Sacre du Printemps" de Stravinsky mais aussi de sa prochaine création prévue à La Villette fin 2015.

Cette scénographie du Sacre du Printemps est l’une de vos dernières créations ?
Oui, la première a eu lieu à la Ruhrtriennale, un des festivals les plus importants d’Allemagne. Ensuite on a réinterprété le spectacle pour l’adapter aux dimensions de la Grande halle. Il s’agit d’une production de la Ruhrtriennale, avec le Manchester International Festival et la ville de Perm en Russie. D’ailleurs, Perm c’est la ville de Diaghilev, qui était l’impresario de Stravinsky et surtout l’inspirateur du Sacre du Printemps : c’est lui qui a amené Stravinsky à Paris !

Pourquoi avoir choisi La Villette pour présenter ce projet en France ?
Depuis longtemps, on évoquait la possibilité de travailler avec La Villette. Et je dois dire que cette pièce convient d’une façon assez incroyable au lieu parce que c’était le grand abattoir de la ville de Paris, donc il y a une coïncidence assez étrange et profonde... C’est comme si la mémoire du lieu resurgissait.

Parce que Le Sacre du Printemps est basé sur le sacrifice, or il n’y a plus aucun rituel en rapport à la terre maintenant, tout est industrialisé. Donc la Grande halle est un lieu représentatif de cet oubli. A l’époque des abattoirs, il s’agissait déjà d’un certain sacrifice industriel des animaux. Donc il y a cette incroyable coïncidence qui résonne, d’une certaine façon.

C’est pour souligner cette industrialisation que vous avez remplacé les danseurs par des machines ?
Non. Le Sacre du Printemps est une œuvre pour la danse, donc j’ai imaginé une autre forme de danse. Les danseurs sont accrochés au plafond, ce sont des machines qui les produisent : celle qui danse c’est la poussière, qui est l’élément féminin.

Mais il ne faut pas oublier que Le Sacre du Printemps, c’est une danse de mort. C’est extrêmement violent et dur, très sombre et primitif. Obscur. J’ai gardé cette idée avec les machines, et la poussière d’os… qui d’ailleurs est un fertilisant, qui existe, qu’on a acheté ! Cet élément peut signifier que la poussière d’os représente évidemment la mort mais aussi le passé : le pouvoir des ancêtres. Et en même temps, le fertilisant c’est le retour à la terre… Il s’agit de la mort qui donne la vie, tout simplement. Mais tout est froid, tout est détaché : il n’y a aucun élan vital.

Essayez-vous de faire passer un message avec cette mise en scène ?
Non, ce n’est pas une critique de la société, c’est un constat. Il n’y a aucun jugement, parce que ça voudrait dire que je détiens la vérité. Non, ce projet est symptomatique : nous avons perdu le rapport magique à la terre. Je me contente de montrer ce fait.

Cherchez-vous à provoquer une réaction ?
Ce que je recherche c’est à chaque fois la remise en question d’être spectateur. Rappeler que regarder est un acte conscient. L’expérience de l’art en général cherche à réveiller le regard : on est totalement engagé dans la chose. Donc le regard devient un acte très puissant.

Est-ce pour cette raison que le cube se fait miroir pendant que les spectateurs s’installent ?
Le vrai miroir c’est la cendre d’os. C’est un fait qu’on redeviendra poussière, mais ce n’est qu’un élément d’interprétation parmi d’autres. Et en même temps, il n’y a pas vraiment de différence entre nous et des vaches. On est des animaux, on est des mammifères. C’est une image un peu réductrice, peut-être un peu épouvantable de l’humanité, cette idée que la poussière d’os remplace les danseurs. Mais ce n’est pas tellement pessimiste ou dystopique, car le fertilisant permet de faire pousser des fruits.

Vous avez prévu de revenir à La Villette en 2015 ?
Oui, avec un autre projet, totalement différent. C’est peut-être un peu trop tôt pour en parler parce qu’on est encore en train de le développer. Ca s’appelle Les Métopes du Parthénon de Periclès, les métopes ce sont les frises. C’est basé sur l’expérience humaine : je veux faire certains portraits d’accidents, qui peuvent arriver dans la rue ou dans la maison. Et surtout des infirmiers et des secouristes qui arrivent en ambulance pour soigner les personnes qui sont grièvement blessées. Et en même temps on aura une devinette comme le sphinx de la mythologie grecque. Je peux pas dire en dire plus. La première sera à Bâle au Art Basel, et après ici à La Villette. Et ce sera réalisé avec de vrais infirmiers.

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