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Hikikomori : interview de Joris Mathieu

[Tête-à-tête(s)] le 06 décembre 2016

Du 7 au 11 décembre, Joris Mathieu vient présenter Hikikomori – Le Refuge, qui aborde ce phénomène d’enfermement. Avec la compagnie Haut et Court, le metteur en scène a imaginé trois voix, afin de trouver les solutions à ce problème de communication, ensemble, en famille. Interview.

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Pouvez-vous nous expliquer le concept de Hikikomori – Le Refuge ?
Joris Mathieu : Le projet est né d’une lecture d’articles scientifiques sur les Hikikomori. C’est un phénomène de repli sur soi, qui manifeste surtout un refus d’être avec les autres, un besoin d’isolement et une volonté de quitter la société. Les situations décrites paraissent surréalistes, et pourtant ce phénomène touche plus de 500 000 personnes au Japon, et se répand en Europe...

Avec la compagnie Haut et Court, on a eu envie de proposer aux spectateurs de vivre la même expérience : d’être tous ensemble dans la salle, mais en même temps d’isoler chacun dans une bulle, avec ce casque qui raconte une histoire différente. Ainsi lorsque chacun enlève son casque, après avoir ressenti l’isolement et l’absence des autres, on a imaginé comment cette expérience pouvait recréer de la communauté, de l’envie d’échanger sur ce qu’on a entendu et ressenti.

Est-ce que ce spectacle est une métaphore plus large de notre société ?
Joris Mathieu : Le théâtre est toujours une expérience subjective : chacun se raconte sa propre histoire. Mais d’année en année on constate ce besoin irrépressible que tous comprennent la même chose. Ca veut dire des messages très explicites, compréhensibles de manière universelle, par tous et très rapidement. On avait envie que les familles puissent se retrouver, et que cette fois-là, chacun soit dans la subjectivité pour se rendre compte que, oui, c’est possible de vivre une belle chose mais de ne pas la ressentir de la même manière.

Je me pose toujours cette question : être un Hikikomori c’est une maladie mais n’est-ce pas aussi un symptôme d’une transformation sociétale où chacun vit dans son monde ? On peut être au milieu des autres mais finalement être complètement ailleurs par des prolongements de notre corps que sont aujourd’hui toutes ces technologies embarqués. En l’occurrence je ne porte pas de jugement sur cette transformation, on peut l’envisager de manière anxiogène, tout autant que positive : parce qu’il y a de très belles choses qui apparaissent dans ces bulles qui se créent.

Ainsi Hikikomori – Le Refuge cherche à recréer le dialogue dans les familles ?
Joris Mathieu : J’avais envie qu’à la sortie, les enfants ne puissent pas se tourner vers leurs parents pour leur dire : «est-ce que tu peux m’expliquer ? » J’avais envie d’inverser un peu les rôles ! Comme les parents ont entendu une autre version, les enfants peuvent raconter une histoire sans besoin de l’adulte pour combler les peurs : « j’ai peur de pas avoir compris ».

Le théâtre n’est pas l’endroit où on explique, c’est l’endroit où on ressent. Or là, les enfants sont plus libres – autant que les adultes - d’échanger sur une aventure très sensible, de raconter avec leurs mots. Pour une fois l’adulte ne peut pas dire « c’est juste » ou « c’est faux », on est dans l’échange d’expérience. C’était un des enjeux de ce spectacle pour moi.

C’est pour contrebalancer ce sujet difficile que vous avez développé un visuel onirique ?
Joris Mathieu : Pour chaque histoire on se plonge dans l’univers mental d’un des personnages. C’était en effet important pour moi que les images soient oniriques parce que le sujet est dur, grave et très réel en même temps. C’est une situation qui pose une tension dramatique : un jeune qui s’est extrait et qui s’est enfermé et laisse le couple de parent lui aussi est enfermé de l’autre côté de la porte, qui essaie de trouver une porte de secours. Cette situation non verbale, non dialoguée, tient en haleine le public.

Mais ce qui est terrible dans ce phénomène c’est qu’on est bien tout seul, on est à l’aise. C’est pour ça que j’ai sous-titré Le Refuge : c’est très dur de s’extraire de l’univers qu’on s’est créé parce qu’il est très plaisant. On a essayé de fabriquer sur scène un univers visuel qui embarque chaque spectateur dans une bulle où le temps défile différemment, comme dans des espaces fantastiques. Et une fois qu’on a quitté le monde, c’est là que c’est dangereux, c’est qu’on a du mal à revenir à la réalité.

Crédit photo : Nicolas Boudier

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